Le mot du Maître de Chapelle

Bien chers choristes,

Bravo pour ce marathon festif ! Trois jours de suite où il nous a fallu assurer des offices solennels, avec pas mal de chants polyphoniques que nous exécutions pour la première fois. Je pense bien que le Bon Dieu a dû se réjouir de votre assiduité! Plusieurs fidèles me demandent de vous transmettre leur satisfaction : c’est priant et intérieur comme disent la plupart. Une personne m’a dit que nous n’arrêtions pas de progresser : tant mieux, et soyez-en félicités et remerciés. Le grégorien gagne en légèreté et en profondeur, et ce n’est pas un petit progrès!

Certains ont peut-être dû sacrifier des jours à rester sur Paris : le mois de novembre sera plus allégé : profitez-en au maximum! Vous trouverez d’ailleurs en pièce jointe le programme des répétitions jusqu’à Noël. Nous commencerons assez tôt à visionner les chants. Certains seront repris en janvier. Et même si tous ne sont pas là à Noël, il est bon de nous entraider dans l’apprentissage. Je vous joins aussi le programme de Noël. Les recueils sont en cours d’élaboration : tout vous sera imprimé.

Nous commencerons à répéter le Beatus via de Monteverdi. Autre nouveau chant : Exultate de Hassler. Ces chants demandent des divisions que je vous donne (les sopranos 2 ne sont pas des sous-sopranos ou des sopranos nulles: ça n’existe pas dans notre chœur! Idem pour les ténors 2) :

Soprane 1 : Marie-des-Neiges B., Marie-Victoire Ch., Sylvie-Anne L., Lucie M., Marie S.

Soprane 2 : Anna B., Laure-Christelle B., Sylvie B., Clothilde B., Anne-Marie D., Marie Louise M.

Ténor 1 : Martin, Benoît, Christophe

Ténor 2 : frère Jean-Yves, Emmanuel, James, Benoît M.

Enfin, depuis le temps que je vous en parle, je commence avec le document de saint Pie X. C’est le premier document que ce saint pape a publié en tant que pape. C’est assez incroyable que la musique ait une telle place dans la pensée de saint Pie X, mais cela dit bien l’importance de l’art sacré et surtout l’inquiétude du pape face aux déviances. La lettre est écrite sous forme de Motu proprio. Cela signifie par un mouvement propre, de plein gré. Il s’agit d’une initiative personnelle du pape, si l’on peut dire.

L’introduction est longue et fait une bonne page. Voici le premier paragraphe.

Parmi les sollicitudes de la charge pastorale, non seulement de cette Chaire suprême que, par une insondable disposition de la Providence, Nous occupons bien qu’indigne, mais encore de chaque Église particulière, une des principales sans nul doute est de maintenir et de promouvoir la dignité de la maison de Dieu, où se célèbrent les augustes mystères de la religion, et où le peuple chrétien se rassemble pour recevoir la grâce des Sacrements, assister au Saint Sacrifice de l’autel, adorer le très auguste sacrement du Corps du Seigneur, s’unir à la prière commune de l’Église dans la célébration publique et solennelle des offices liturgiques. Rien donc ne doit se présenter dans le temple qui trouble ou même seulement diminue la piété et la dévotion des fidèles, rien qui suscite un motif raisonnable de dégoût ou de scandale, rien surtout qui offense directement l’honneur et la sainteté des fonctions sacrées et qui, par suite, soit indigne de la maison de prière, de la majesté de Dieu.

Saint Pie X manifeste là le premier devoir de tout ecclésiastique et a fortiori de tout pape. Deux choses sont rappelées qu’il convient de bien noter : la liturgie est ordonnée d’abord à la gloire de Dieu et ensuite au salut des âmes. D’abord donc, la majesté divine, la dignité de la maison de Dieu, le respect des mystères sacrés, l’honneur et la sainteté des fonctions sacrées. Ensuite la piété et la dévotion des fidèles ne doit pas en souffrir ni être occasion de scandale comme l’écrit saint Pie X. D’ailleurs la piété des fidèles est ordonnée à la gloire et à l’union à Dieu. On y revient sans cesse!

J’oserai vous dire de façon un peu cruelle qu’avant de nous demander si une oeuvre est belle, il nous faut nous poser la question de savoir si elle est digne de la gloire divine. Cela nous amène à une distinction fondamentale entre ce qui est objectif et subjectif. Vous connaissez la question philosophique posée incessamment au cours du temps de savoir si c’est ce qui est beau qui plaît ou si c’est ce qui plaît qui est beau… Vaste problème! Mais il faut comprendre que nous avons tous quelque chose de subjectif dans nos jugements. C’est normal et ce n’est pas une faute! Mais cela peut nous amener à mal juger ou du moins à fausser parfois nos jugements. D’autant plus qu’il peut y avoir des choses belles qui ne conviennent pas à l’église. Et presque inversement. Combien d’entre nous n’ont-ils pas éprouvé un certain dégoût pour le grégorien qui est pourtant la musique d’église par excellence. Ce dégoût, il est compréhensible, et je dois vous avouer que je l’ai éprouvé quand j’étais (plus) jeune, ne comprenant absolument pas ce qu’il possédait de si transcendant. Et c’est ainsi que s’installent petit-à-petit les désordres dans l’Eglise. D’où ce deuxième paragraphe.

Nous ne parlons pas de chacun des abus qui peuvent se produire en cette matière. Aujourd’hui, Notre attention se porte sur l’un des plus communs, des plus difficiles à déraciner et qu’il y a lieu de déplorer parfois là même où tout le reste mérite les plus grands éloges : beauté et luxe du temple, splendeur et ordre parfait des cérémonies, concours du clergé, gravité et piété des ministres à l’autel. C’est l’abus dans tout ce qui concerne le chant et la musique sacrée. Nous le constatons, soit par la nature de cet art, par lui-même flottant et variable, soit par suite de l’altération successive du goût et des habitudes dans le cours des temps, soit par la funeste influence qu’exerce sur l’art sacré l’art profane et théâtral, soit par le plaisir que la musique produit directement, et que l’on ne parvient pas toujours à contenir dans de justes limites, soit enfin par suite de nombreux préjugés qui s’insinuent facilement en pareille matière et se maintiennent ensuite avec ténacité même chez des personnes autorisées et pieuses, il existe une continuelle tendance à dévier de la droite règle, fixée d’après la fin pour laquelle l’art est admis au service du culte et très clairement indiquée dans les Canons ecclésiastiques, dans les ordonnances des Conciles généraux et provinciaux, dans les prescriptions émanées à plusieurs reprises des Sacrées Congrégations romaines et des Souverains Pontifes, Nos prédécesseurs.

Saint Pie X souligne la difficulté : la musique est sensible, et notre sensibilité a vite fait de prendre le dessus sur la raison puis la vie spirituelle. Notre sensibilité est subjective, c’est indéniable. Mais notre raison tout comme notre vie spirituelle doit être d’abord objective. Si tel n’est pas le cas, vous le comprendrez aisément, on tombe directement dans une raison subjective (c’est l’idéalisme) et une piété de cœur. C’est exactement ainsi que saint Pie X définira le modernisme. L’enjeu n’est donc pas de petite taille… Le pape en est conscient et c’est le but de sa lettre : redonner les principes de jugement pour remettre de l’ordre dans la liturgie. Remettre de l’ordre, c’est-à-dire redonner la prééminence à la gloire des âmes et favoriser la vraie piété des fidèles.

J’espère, chers choristes, ne pas vous avoir assommé ou dégoûté un peu plus d’un lundi ordinaire qui signifie toujours reprise du travail… ni que ces considérations un peu plus philosophique vous feront perdre la joie de nous retrouver jeudi prochain. Malgré cela, soyez bien assurés de mon entier dévouement sacerdotal.

Gabriel Billecocq+

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